Visite du fort d'Evegnée

03/09/2018

 

 

Journées Du Patrimoine 2007: Le Fort d'Evegnée.
(Visite organisée le samedi 8 septembre 2007 de 9H à 17H par l'Echevinat du Tourisme.)

 

 

Pour l'occasion et pour remettre nos mémoires à jour, nous vous proposons un épisode de la vie du Fort d'Evegnée les 10 et 11 mai 1940... Il est relaté par le Maréchal des Logis Guillaume HORION sous un angle particulier original: c'est à dire depuis le poste d'observation (PO) avancé de "Belle-Vue" en complément au Journal de Campagne du Brigadier Jacques FALLA 1 qui narrait les faits depuis l'intérieur du Fort.
Merci à Guy MASSART de nous avoir transmis une fois de plus ses documentations précieuses...
A vos lunettes et bonne lecture !

 

 

 

 


 

 

Le Poste d'Observation avancé du Fort d'Evegnée du 10 au 11 mai 1940 à "Belle-Vue"

 

Situation: Installé dans la chambre du 1er étage du café Belle-Vue (occupant: Monsieur RIKIR), situé sur la route Battice-Julémont-Visé au N° 27, à 100 mètres vers Battice du carrefour "croisement Blegny-Charneux" (Hameau de Rosmel).

Personnel: Maréchal des Logis: HORION Guillaume, employé de Saive, entouré des soldats VERDIN Charles, facteur de Jemeppe sur Meuse, TENEY Nicolas, fermier de Micheroux et COLPIN Eugène, ouvrier SNCB de Cerexhe-Heuseux.

Matériel: Nous disposons d'une ligne téléphonique mobile donc très facilement déplaçable et raccordée directement au Fort. Nous possédions des cartes militaires de cette région que nous avons pu explorer durant la mobilisation. Sur ces cartes bien au point figuraient pas mal de renseignements quant aux endroits stratégiques de passages éventuels et autres points de repaires. Pour notre défense, nous disposions chacun de notre carabine militaire armée; nous les avions suspendues au porte-manteau de notre chambre. De la fenêtre de cette chambre, nous avions une vue panoramique splendide de la région d'Aubel avec, à l'avant-plan, la Croix de Charneux et à l'arrière-plan la région frontière allemande (Aix La Chapelle), sur la droite, Battice et sur la gauche, les Fourons et la frontière hollandaise. Il faut noter qu'en plus des cartes nous disposions de plusieurs documents et annotations importantes et surtout d'une très bonne paire de jumelles et surtout de lunettes ciseaux.

Faits de guerre: Grâce à un journal personnel tenu au jour le jour depuis le 10 mai 1940 jusque la fin de la captivité, je puis relater les faits ci-après.

Vendredi 10 mai:

A 1 heure 45: communication téléphonique depuis le Fort stipulant "alerte frontières menacées, observez dès l'aube".
A 4 heures, nouvelle communication: "Voyez-vous Gensterbloem ?" (régions frontières près de Henri-Chapelle et Aubel). Tout le monde debout, en tenue de campagne. branchés sur la radio à 4 Heures 45, l'INR lance un rappel des permissionnaires.
A 5 heures, une centaine d'avions ennemis se dirigent vers Liège. Tir de la DCA...
A 5 heures 30: communication téléphonique: "on va tirer 20 coups sur Eben Emael, observez ! "
A 7 heures, l'INR communique "le Grand duché, la Hollande et la Belgique sont envahis. Le survol du territoire continue ainsi que les tirs de la DCA. Sur la route, le trafic s'intensifie, il n'y a pas de cours dans les écoles (des collégiens font demi-tour), il n'y a pas de travail (des mineurs reviennent), beaucoup de voitures sillonnent la route.
A 8 heures, des militaires cyclistes ainsi que des camions camouflés passent devant l'immeuble, battant en retraite. Nous constatons que les baraquements du fort d'Aubin Neufchateau flambent, l'exode des civils s'amplifie davantage.
A 9 heures, l'occupant de l'immeuble et sa famille nous signifient qu'ils abandonnent tout et partent vers Liège. Le Fort d'Evegnée procède à plusieurs destructions de routes, notamment toutes proches de nous, à Rosmel; il continue à tirer sur la chapelle de Gensterbloem et le carrefour de Merckhof. D'autre part, le Fort d'Aubin tire dans les Fourons et les MICA du Fort de Battice sont en activité, il y a de nombreux survols d'avions. Une certaine agitation se manifeste de partout, l'évacuation continue de plus belle, beaucoup de passants, certains nous demandent à boire. Nous avons de plus en plus de contacts avec le Fort. Constatant que la situation devient de plus en plus sérieuse, nous décidons de mettre notre chambre en ordre, de ne garder que le strict minimum et descendons en cave certains documents. Brusquement, nous sommes privés de courant et notre radio s'arrête. Fin d'après-midi, 2 fermiers de l'endroit viennent nous saluer et nous remettre des vivres: pain, viande et confiture.
Vers 7 heures du soir, nous estimons qu'il serait prudent de quitter pour la nuit l'immeuble situé sur cette grand route très fréquentée et d'installer notre PO en retrait vers l'arrière, vers le milieu de la prairie qui rejoint la ferme voisine à quelques 300 ou 400 mètres. Nous construisons une ligne T.S. en lui faisant faire certains détours jusqu'à l'endroit de notre nouvelle installation, ces détours nous permettant de repérer un intrus éventuel qui voudrait nous approcher. Nous prenons accord à la ferme pour entreposer nos vélos et pour pouvoir séjourner à tour de rôle dans la cuisine. Comme nous sommes 4, deux hommes seront en service, deux autres en repos à la ferme.
Vers 10 heures du soir, nous commençons notre service de nuit et apprenons par la fermière que 3 jeunes gens dont 2 frères, fils de ceux qui nous ont apporté des vivres viennent de quitter leurs parents pour s'engager volontairement. La nuit est assez triste pour plusieurs raisons: nous sommes installés sur des couvertures à même le sol mais sous un feu nourri de tirs et bombardements entrecroisés des forts de Battice, Aubin, Evegnée et ceux de l'ennemi; le ciel n'est que lueurs. Au loin, de bruits de charrettes, des bêlements ou beuglements de bétail, des aboiements de chiens et puis on s'interroge...Et nos proches ? Et quelle suite ? cependant le commandant du Fort ne nous oublie pas, comme pendant le jour,  nous recevons de nombreuses communications nous interpellant sur ce qu'il nous est possible de pouvoir encore observer.

Samedi 11 mai 1940:

A 4 heures, nous réintégrons notre chambre au café Belle-Vue où notre travail peut-être plus précis. Et cela continue toujours, des tirs sur les points principaux, notamment Merckhof et Gensterbloem. Il faut savoir que ces deux objectifs sont situés sur la Grand Route de Henri Chapelle-Aubel-Visé, route qui domine des vallées de part et d'autre. Merckhof spécialement est un grand carrefour vers la Hollande où aboutissent les routes de Hombourg, Teuven, Fourons.

 

A l'aube, nous retrouvons nos 2 fermiers de la veille à nouveau avec des vivres. Les communications du Fort se succèdent et paraissent plus pressantes que la veille.

 

A 10 heures, le Lieutenant Sacré souhaite qu'une patrouille inspecte prudemment la région de Charneux. Nos amis Verdin et Teney s'y rendent et apprennent par le Bourgmestre qu'une pièce allemande est installée "Aux Fawes".

 

Vers 13 heures, il semble qu'une colonne allemande motorisée soit en marche dans la région d'Aubel et une autre entre Aubin et Barchon. Ces objectifs sont pris sous le feu des coupoles 105 et les véhicules ennemis se dispersent dans les prairies avoisinantes. Tout à coup, nous sommes surpris d'apercevoir à Holliguette, crête au-dessus de Val Dieu, à gauche de la Croix de Charneux, une colonne allemande se dirigeant vers le fond d'Asse, et sur la crête, vers Mortroux. Nous avisons le Fort qui bientôt la disperse, nous constatons qu'il s'agit de charois d'une certaine importance, des camions paraissent abandonnés, des cavaliers se répandent à travers les vergers. Activité très intense de la part des forts, plus d'agitation chez nous et une certaine nervosité.

 

Vers 5 heures, un petit avion allemand s'abat au lieu-dit "Dix Bounis" près de la ferme Lottin, sur la route de Mortier à 200 mètres du carrefour proche du PO. Peu de temps après, un de nos fermiers visiteurs, vient nous déclarer qu'il a vu l'avion tomber; que par la suite 2 allemands pilotant une grosse moto sont arrivés suivis d'une ambulance qui a emporté 2 blessés graves qu'ils avaient sortis de l'avion, tous venus de la direction de Julémont et repris la même direction. J'informe le commandant du Fort de tous ces faits. Il déclare qu'il semble que nous ne soyons pas repérés, il nous demande de rester en place et de ne quitter sans autorisation sauf s'il s'agit d'éviter la capture certaine.


Peu après 6 heures, notre second fermier visiteur nous revient et nous discutons de la situation quand, regardant par la fenêtre, j'aperçois sur la route une patrouille allemande de 2 hommes qui, l'arme à la bretelle, se dirigent vers Battice: ils obliquent vers l'immeuble. Nous descendons, y compris le fermier, dans une cave à l'arrière du bâtiment (il faut savoir que notre chambre était isolée du bel immeuble et qu'on y avait accès par une salle arrière). Il semble que les Allemands aient visité le rez de chaussée et l'étage de l'immeuble et puis, un grand silence... Nous sommes sortis prudemment de notre gîte, avons visité les alentours et ne les avons pas revus. Nouvelle communication téléphonique au Commandant du Fort qui me déclare: "Il semble que vous soyiez entourés de toute parts, il conviendrait que vous regagniez le Fort mais prudemment".

 

Vers 8H30, nous quittons notre PO, chargés de ce que nous pouvons emporter et après avoir caché certaines choses, nous passons reprendre nos vélos à la ferme et empruntons le bois de Bolland, la route de Vaux où l'abri est détruit, le village de Cerexhe-Heuseux qui parait abandonné sauf par les vaches et les cochons pour arriver à la tour d'air du Fort dans un paysage que nous reconnaissons à peine, vue la destruction des immeubles environnant le Fort. Voyage assez pénible à travers prairies, haies, barrières, ruisseaux vus nos vélos et notre chargement. A la tour: cris d'arrêt, puis accueil au Fort. Félicitations du Commandant, des officiers et soldats, ensuite fricassée très bienvenue et repos. Jusqu'à la réduction du Fort le 19 mai où nous partons pour la captivité, nous rendons certains services dans le Fort et personnellement ma mission consiste principalement à être guetteur de nuit sur le massif du Fort.

En date du 2 mai 1946, j'ai reçu "La Croix de Guerre" 1940 avec palme décernée avec la mention ci-après:
"Maréchal des Logis du Fort d'evegnée, Chef de Poste d'un observatoire avancé, a fait preuve de courage, d'intrépidité et d'esprit de sacrifice peu communs en tenant son poste jusqu'à la toute dernière limite. A rejoint alors son fort à travers les lignes ennemies sauvant son personnel et son matériel pour continuer à combattre."
S'il en fut ainsi, c'est grâce à toute l'équipe...


Saive le 18 décembre 1985

G. HORION

Cartes d'implantations des forts de 1914 et 1940 en région liégeoise.


 

 

 

 

 

  1. http://evegnee-tignee.be/xp/modules/myalbum/viewca t.php?cid=46

 

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